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Le sport français gangrené par la marchandisation

Par Jules Lafontan, secrétaire général du Syndicat national des professeurs d’éducation physique et sportive (SNEP FSU).

La politique sportive du gouvernement, passé les rodomontades électorales de son candidat-président, tend à un remodelage violent du secteur. Ses décisions conduisent à penser qu’il ne veut en faire qu’une pure activité économique. Ne cherchons donc point une vision du sport, débouchant sur un ensemble un peu plus cohérent de mesures qui seraient encadrées par le pari d’une formation liée à l’épanouissement des individus, indispensables aussi à une société dont il est une des alvéoles pulmonaires. Ici, le sport est écartelé entre une approche de loisir, parfois un peu magique mais dont la superficialité fait le charme, et une approche économique, la plus brutale qui soit et source probable de profits. Une telle alternative donne un cadre politique peu susceptible de produire des décisions aboutissant à des politiques publiques neuves.

Trois axes qualifient la politique impulsée aujourd’hui :

Le premier axe concerne le sport professionnel. Il s’agit ici de transformer les clubs en machines à produire des dividendes afin d’y intéresser des investisseurs privés. Le bout de ce raisonnement va rapidement déboucher sur la constitution de ligues fermées, à l’image du modèle américain.

Le second axe se rapporte au sport de haut niveau. L’objectif de le rendre plus compétitif sur la scène internationale conduit à des décisions qui l’isolent de la masse des pratiquants en limitant de façon drastique le nombre de jeunes sportifs que l’on prépare dans des dispositifs particuliers, sous prétexte de « ne plus les laisser rêver ». Cette option contredit totalement la démarche, jusqu’à nos jours établie, que la démocratisation des pratiques reste le substrat de l’émergence d’une élite. Sans oser l’avouer encore, c’est le modèle anglais qui l’emporte, élisant quelques sports aptes à produire des médailles et qui, de ce fait, ont droit aux appuis financiers, organisationnels et humains ! C’est l’opposé de notre modèle.

Enfin, tout ce qui recouvrait la pratique de toutes les couches sociales - la démocratisation de ce milieu - est laissé à la méditation des pensées présidentielles : « On a un problème sur la pratique du sport dans notre pays… Inciter davantage les Français à faire du sport… », dit-il. Quant aux décisions : point ! Nous serions injustes si nous ne parlions pas de la politique des « publics cibles » (jeunes issus de l’immigration, habitants en ZUS, femmes, handicapés…), politique à usage médiatique, dont les effets sont mal évalués mais surtout qui laisse sur le bord de la route la grande masse de la population. Rien d’anormal à tout cela dans une approche libérale. C’est bien parce que, dans les faits, le sport peut survivre par sa propre dynamique que l’État y injecte si peu d’argent : moins de 1 milliard d’euros, soit 0,20 % du budget de l’État. De fait, l’État assume 10 % de la dépense sportive, quand la moitié l’est par les sportifs eux-mêmes. C’est donc cette même orientation qui conduit l’État, dans le cadre de sa révision meurtrière des politiques publiques, dite RGPP, à fermer dans les départements toutes les administrations publiques chargées du sport (DDJS), les rabougrit au niveau régional (DRJS) et supprime près de la moitié de ses écoles de formation (CREPS). Partant d’une règle que l’État se donne, qu’il n’a plus aucune légitimité à intervenir dans tout ce secteur au nom d’une omnipotence qu’il aurait exercée antérieurement ( !), des pans entiers sont donc laissés à l’abandon, dont celui de la lutte contre les inégalités d’accès à ces pratiques. À l’inverse, conduire ce secteur vers sa marchandisation et sa privatisation semble être un devoir impératif de l’État ! Une telle « philosophie » conduit au pire des cynismes à l’égard de ses personnels ; ainsi, le jour de l’ouverture de l’inscription des candidats aux concours de recrutement des professeurs de sport (qui sont ses fonctionnaires), ceux-ci apprennent que le ministère a décidé de ne pas l’ouvrir, ruinant leurs six mois de préparation et les dépenses afférentes pour près de quatre cents d’entre eux ! Cette décision est l’aboutissement logique du lâchage d’une politique sportive pour tous les âges et conditions sociales.

Sur le terrain de l’école, quelques déclarations (doublement des horaires EPS, augmentation des coefficients aux examens, mi-temps pédagogique…), douteuses parce que trop flatteuses, sont restées lettre morte si ce n’est la réactivation d’une vieille idée de trente ans, toujours portée par la droite et recolorée dans le jargon d’« accompagnement éducatif ».

Ce service rendu après l’école, volontaire pour les jeunes, n’était réclamé par personne : ni par les enseignants d’éducation physique, ni par le mouvement sportif, ni par les collectivités. Dans le même temps, deux postes sur trois d’enseignants d’EPS partant à la retraite ont été supprimés, sabrant au passage divers dispositifs liés à dans les établissements scolaires (sections sportives, natation) et préparant, en douce, un assaut contre le sport scolaire fort d’un million de licenciés et particulièrement tourné vers des publics fragiles.

La question des installations sportives, au coeur du développement de tous les sports, est laissée à l’abandon, à l’exception d’une frénésie sur les grands stades pour lesquels l’État s’impose une omnipotence obligatoire ! Le mécontentement des enseignants d’EPS et de sport, les fortes critiques du mouvement sportif sur un certain nombre de mesures, les pétitions qui apparaissent çà et là, tout indique que l’intérêt du sport commande à des réactions mieux intégrées. Le sport doit être un objet de service public, doté de moyens à la hauteur du rôle que la société veut lui faire jouer dans la formation de tous les individus mais aussi dans la diffusion des valeurs qu’on veut lui faire assumer pour un mieux vivre ensemble.

Rares sont les secteurs qui touchent autant de monde, dans sa diversité. Il faut faire aussi de cet outil précieux un lieu de lutte et de solidarité. Tout cela appelle un large débat public et, partout, les ripostes possibles.