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On ne nait pas footballeur, on le devient


BERTRAND Julien, plonge dans un centre de formation pour révéler les processus de la fabrique des footballeurs. Une enquête en profondeur sur la vie souvent fermée de ces centres de formations. Il vient de publier un livre aux éditions la Dispute que vous aurez à cœur de découvrir.
La fabrique des footballeurs, Enquête sociologique approfondie dans un centre de formation d’un club professionnel. La Dispute, 2012

 

 

J.Lafontan : Vous voulez démontrer que la formation des footballeurs, qui veulent devenir pro, est le fruit d’une « fabrique ». Quel type de jeune footballeur peut s’inscrire dans un tel cycle de formation ?

Bertrand Julien : Tout d’abord, il est important de préciser que j'utilise le terme de « fabrique », non pas pour porter un jugement sur les instances qui prennent en charge les jeunes apprentis footballeurs, mais pour souligner que l’on ne naît pas footballeur mais qu'on le devient. En effet, leur réussite est souvent réduite à un « don » inné, un « talent » naturel et une « passion » spontanée. Contre cette vision « naturelle » de la performance sportive, tout mon travail essaie de montrer la part de la fabrication sociale dans la trajectoire de ces jeunes sportifs (dans la famille, le club, etc.). Donc pour répondre à votre question, les jeunes qui s'engagent dans ces formations n'ont pas tous le même profil mais ont connu des socialisations assez souvent proches. Ont note souvent, par exemple, une forte implication des pères dans le football et une place toujours majoritaire des jeunes issus des classes populaires.

JL : En quoi ce processus dessine un monde à part, fondant une sorte d’exceptionnalité sportive ?

BJ : C'est vrai que les jeunes qui s'engagent dans cette voie entre dans un monde relativement clos et centré autour de l'apprentissage sportif, cela d'autant plus que la plupart sont internes et que les horaires scolaires sont aménagés. La séparation est donc d'abord matérielle, physique, ils vivent dans un espace et selon un calendrier propres (ils sont séparés de leur famille par exemple). C'est d'ailleurs cette immersion qui leur donne souvent le sentiment de passer à côté de leur jeunesse. Cette séparation s'appuie aussi le sentiment de faire partie d'un monde à part (à la manière de ce qui peut se passer dans les univers religieux ou militaire par exemple), ce qui est une constante du monde sportif. Les formateurs eux-mêmes partagent le sentiment d'avoir la chance d'échapper au monde du travail « ordinaire » et de vivre d'une « passion ».

JL : Quels sont les éléments qui fondent durablement un engagement aussi hasardeux ?

BJ : Ce type de formations est marqué par un grand paradoxe : elles sont très exigeantes, demandent un investissement considérable, mais elles sont aussi très incertaines. Cette incertitude est permanente puisqu'à l'étroitesse des débouchés professionnels (2 à 4 apprentis sur 10 deviennent des « pros ») s'ajoute la sélection permanente dans les clubs. Les jeunes aspirants résistent d'autant mieux à cette contradiction qu'ils ont le sentiment, progressivement intériorisé, « d'être fait pour ça », d'être des sortes d'« élus » parmi des milliers de candidats. Ils vivent ainsi les risques comme la contrepartie d'une « passion ».

JL : L’organisation permanente de la compétition, du classement, des injonctions de conformité aux attentes du centre de formation, ne produit-elle pas des déséquilibres de comportements ?

BJ : En tout cas, il est certain que leur formation est marquée par une évaluation et une mise en concurrence permanente qui a des effets profonds sur la manière de voir les partenaires mais aussi d'envisager le club et la carrière. Cette mise en concurrence tend à individualiser la manière de considérer le métier. Par exemple, progressivement, leur temps de jeu personnel devient leur critère et leur objectif principal, parfois au-delà du résultat du match lui-même.

JL : Les résultats scolaires tendent à s’effriter au fur et à mesure que la formation avance. Le double projet, sportif et scolaire, est-il un leurre ?

BJ : Dans le centre de formation que j'ai étudié, j'observe deux choses. D'une part, les jeunes qui entrent dans cet apprentissage ne sont pas tous, loin s'en faut, les « derniers de la classe » comme on le pense souvent. La formation n'est pas forcément le dernier recours pour des jeunes en difficultés scolaires. Plus les jeunes avancent dans le cursus, plus la concurrence entre les deux formations est forte. Et plus les institutions sportives ont tendance à faire prévaloir leur propre intérêt (c'est-à-dire la réussite sportive). Au final, la réalité ne correspond ni à une vision misérabiliste selon laquelle tous les « pros » sortiraient sans diplôme (le niveau moyen a plutôt augmenté), ni à la vision enchantée véhiculée par les institutions sportives prétendant que le taux de bachelier dépasse les 90 %.

JL : L’EPS est un lieu de réussite pour eux. L’EPS ne peut avoir cette vocation d’une culture professionnelle mais en même temps, quels enseignements peut-on en tirer pour l’ensemble des élèves ?

C'est vrai que la plupart des jeunes que j'ai rencontré ont eu une expérience positive de l'EPS. Pour certains, les cours d'EPS ont même contribué à les orienter dans cette voie, ils y ont trouvé la confirmation de leurs aptitudes sportives (quelques fois c'est un enseignant qui voit en eux un « talent » particulier et qui les incite à adhérer à un club). Cela s'explique par le fait que les clubs, les centres de formation, prêtent attention à une série de comportements scolaires pour évaluer le potentiel de leurs jeunes recrues. Ils essaient d'anticiper la faculté d'adaptation à la charge de travail et à la discipline en fonction des comportements scolaires.