Lundi 22 octobre 18 | 18:04:50 

 
           

NOUS CONTACTER

accueil@snepfsu.net
01.44.62.82.10

  Congrès 2007 >Thème 2 (maj le 1/03/17 )

 

Retour à la page d'accueil du congrès d'Amiens

Quel projet culturel pour l'EPS (32,7Ko)

 

Le but de cette séquence, dans un congrès qui est toujours un moment intense de débats et de formation est de s’armer collectivement sur les questions éducatives : nous savons que le débat sera rude, on ne nous fera pas de cadeaux. Le débat pédagogique est permanent et quotidien, il implique des choix et des décisions concrètes qui ne sont pas les mêmes suivants les réponses que l’on a à la question « quel projet pour l’EPS ? ».
Christian Couturier

La réussite de tous ? Une idée mise à mal !
L'idée que tout le monde ne pourrait pas réussir à l'école dans une société qui, de toute façon, n'aurait pas besoin d'une grande masse de diplômés de haut niveau, serait-elle en passe de devenir majoritaire ? Plusieurs signes, dont des sondages, enquêtes… ont mis en évidence ces dernières années le recul dans nos professions de certaines des idées que nous avançons : l’exigence et la possibilité de la réussite de tous, la démocratisation des savoirs, le refus de l’idéologie des dons, etc. Les difficultés réelles et concrètes auxquelles sont confrontés les personnels de l’éducation dans l’exercice de leur métier ont-il amené certains à douter ? De nombreux écrits sont parus contestant la massification de l’Ecole, où les élèves n’apprendraient plus rien, appelant au retour à des contenus et des formes d’enseignement du passé, etc. Cela a offert un terrain favorable à des idées politiques profondément réactionnaires concrétisées par la montée du front national qui était sensé dire tout haut ce que beaucoup de monde pensait tout bas, puis l’ascension de Sarkozy emmenant dans son sillage une droite "décomplexée". Dès le « grand débat sur l’école » de 2003-2004, nous avons eu  la surprise d'entendre de nombreuses voix dire « non, la réussite de tous n'est pas possible », « oui les dons ça existe », « oui nombre d'élèves n'ont rien à faire ici… »
Quel type de politique éducative est alors en route ?

Le socle
Depuis le rapport Thélot, nous savions que l’eps, les enseignements artistiques et technologiques étaient mis à l’écart de « l’essentiel » scolaire pour fonder une nouvelle politique, s’appuyant sur le socle commun, qui apparaît alors comme l’outil révolutionnaire, le nouveau paradigme scolaire capables de déjouer les pièges du déterminisme social et culturel de l’échec scolaire. Bâti au forceps à partir des préconisations d’une Europe en quête de standardisation éducative (voire les 8 compétences clés établies par la commission européenne) décidée au sommet de Lisbonne en 2000, ce socle est l’aboutissement d’une bataille idéologique commencée sous Giscard et son SMIC culturel.

Le bon sens apparent de ce projet explique en partie son succès : pour lutter contre l’échec scolaire, il faut faire moins ! L’idée selon laquelle, les élèves en difficulté, pour réussir, devaient passer plus de temps dans les disciplines « majeures » a fait son chemin, contredisant évidemment l’expérience pratique de nombre de pédagogues. Le temps scolaire ne bougeant pas, on voit les effets possibles de cette réorganisation scolaire, cette fois fondée sur une hiérarchie explicite et structurelle des différents enseignements, remettant en cause la logique et la nature de « l’encyclopédie » républicaine installée en 1902. François Fillon en arrivant au Ministère a tout de suite vu le bénéfice politique qu’ils pouvaient tirer du consensus massif autour du rapport Thélot et de la proposition de « socle commun de connaissances et de compétences ». Leurs théories débouchant sur la culpabilisation des individus, chacun étant responsable de ses choix et donc de ses échecs, leur volonté de réduire les coûts du service public d’éducation, allaient pouvoir utiliser à plein la notion de « socle de base » pour réduire et différentier l’offre scolaire selon les élèves, selon les secteurs.
La FSU, relativement isolée sur ce sujet a mené l’action contre le socle et pour le maintien d’une exigence forte de culture commune.
Le SNEP a obtenu l’intégration de quelques amendements qui, sans bien sûr remettre en cause l'essentiel, ont permis malgré tout d’installer une certaine présence de l’Eps. Couplée à l’évaluation au brevet, cette réalité permet d’exister et donc de continuer à se battre. Certains aujourd’hui pourraient s’en contenter, satisfaits sans doute de voir l’eps, une nouvelle fois, essentiellement installée dans la transversalité et ramenée à une discipline de service. Ce qui n’est qu’un leurre, l’EPS ne peut contribuer à la transversalité et à l’éducation en général que si les élèves ont de réelles acquisitions solides, stabilisées en EPS.

La bataille à venir
C'est dans ce contexte que nous allons devoir nous battre pour une éducation de qualité, pour tous, et même refonder cette perspective sur les plans politique, idéologique, et surtout pédagogique. Les 450 000 signatures, le sondage récent (hebdo « Sport ») montrant que les français veulent plus d’EPS à l’Ecole. Idée récupérée sur le fond par Sarko et transformée en « plus de sport à l’école ».
Notre difficulté est bien de faire comprendre que l’EPS nécessite des enseignants qualifiés et non des animateurs, ce qui impose de travailler non pas l’opposition EPS- Sport, mais de questionner le rapport au sport et l’ensemble des APS. L’EPS n’est pas la seule discipline à se poser des questions sur sa référence : sciences éco, histoire, techno sont sans doute confrontés aussi à des choix idéologiques liés aux tensions de la culture elle-même. Mais la question pourrait être la même : pourquoi un prof de math plutôt qu’un mathématicien ou un animateur de club d’échec, un prof de français plutôt qu’un écrivain…
Pour cette réflexion, nous devons dépasser discours habituels et proposer des points d'appuis concrets. Qu'est-ce qui fondamentalement pose aujourd'hui problème dans le sport ? Qu'est-ce qui pose problème en EPS ?.

Quelle que soit la réponse, je crois que notre seul horizon c'est de rester et d'être pleinement une discipline de combat :

  1. Combat pour l'éducation comme investissement pour transformer la société
  2. Combat pour une culture physique, sportive et artistique "populaire" qui pose comme objectif principal le développement de tous et de chacun.
  3. Combat pour une discipline comme facteur d'équilibre dans les enseignements scolaires.
  4. Combat pour une pédagogie renouvelée qui place au cœur de ses préoccupations l'émancipation collective et individuelle.

Je pense que c'est à ce prix que nous pourrons continuer à peser dans l'école en montrant que le "fondamental" n'est pas niché dans de l'utilitaire à court terme.
Mais sommes-nous, aujourd'hui capables de donner quelques axes pour donner un souffle à notre perspective ?
Pour mieux asseoir l’EPS comme discipline d’enseignement, n’y–t-il pas nécessité de créer (ou recréer) un véritable mouvement d'éducation "populaire" au sens fort du terme…

Quelques éléments d'analyse 
Le patrimoine : le sport pose problème ?
Comme je l’ai dit, nous ne sommes pas les seuls à questionner le champ culturel. Mais chez nous le rapport entretenu par la profession au sport, aux sports, aux pratiques physiques, aux pratiques corporelles pose un problème historique. On observe dans tous les textes institutionnels (programmes, évaluation…) les traces de ce débat mal résolu et parfois non-dit.

Quel regard sur le sport ? Nombreux sont ceux qui aujourd’hui (voir par exemple les ANS) considèrent qu’on ne peut plus parler du sport comme d’une entité. Il faut a minima un regard multiple, pluridisciplinaire. Et dans le cadre de nos débats, il nous faudrait en plus être capables d'analyser ce qui fondamentalement nous intéresse, et donc quelle fonction joue ou a pu jouer le sport, les sports, dans notre société.
Pour ce qui nous concerne, on peut au moins distinguer deux types d’approches pour analyser cette ou ces fonctions.

Le sport, au singulier pour identifier le « fait social total » (M.Mauss). L’intérêt ici est de repérer ce qu’il a produit au cours de l’histoire et ce qu’il en reste au plan le plus universel. Le regard est principalement anthropologique. Des sociologues comme N. Elias ont montré qu’il s’inscrivait dans un processus de civilisation. On peut alors tenter d’identifier des fonctions civilisatrices. Le sport agit comme :

  1. Un "laboratoire" de la performance humaine
  2. Un "laboratoire" de la santé
  3. Une stylisation ou une symbolisation des pratiques corporelles (conservatoire vivant : ex les haies, les arts martiaux…)
  4. Un laboratoire des rapports humains dans la coopération, la confrontation, le défi, l’entraide…

Les sports, au pluriel pour identifier les pratiques, les formes de pratiques diverses et variées, dont l’approche demande de prendre en compte la complexité. Peut-être vaudrait-il mieux ici parler de « pratiques » physiques sportives et artistiques (PPSA comme le suggère D. Bouthier), plutôt que « d’activités » physiques, sportives et artistiques, terme consacré chez nous.
La fonction sociale des sports, elle, peut varier de façon importante selon les époques et les groupes humains, elle peut avoir comme objectif de (en vrac) :
- se classer, se mesurer, se comparer aux autres en établissant une performance,
- contrôler les jeunes dans des organisations,
- construire, préserver, rétablir la santé,
- faire des profits financiers,
- conserver des activités et des instruments culturels, 
- détourner l’attention de problèmes sociaux cruciaux, 
- Construire par l’éducation des rapports humains citoyens, etc.

Et il faut aussitôt rajouter : « Ces significations sociales sont souvent présentes, pour un certain nombre d’entre elles, avec des poids divers, au sein d’une même pratique d’un groupe humain, constituant des unités contradictoires. Elles ne sont pas toutes recevables dans une perspective éducative. » (Daniel Bouthier)

Ici on ne peut plus parler « du sport », mais bien du système complexe des sports dans lequel existent le sport scolaire et l’EPS. Le sport de haute performance, médiatique, n’est qu’un des éléments du système, qui, bien que le plus visible, n’épuise pas, loin de là, la totalité du système.
Déjà il y a un débat sur cette vision de la chose sportive. Il faut l’engager sans restriction aux plans scientifiques, politiques, idéologiques pour ne pas laisser des non-dits prendre le pas dans nos analyses. Ensuite il faut se poser la question : en tant que syndicat, comment se positionner ?

Le premier débat consiste à définir quelle valeur on accorde au sport en tant que culture. Ce débat doit permettre de poursuivre ceux déjà engagés depuis longtemps mais nous écartons dans une premier temps deux extrêmes :

  1. La critique radicale du sport, tout d’abord, qui nie ce que j’ai dit plus haut concernant le sport (au singulier) et le récuse comme moyen d’éducation.
  2. A l’inverse la vision angélique des pratiques sportives ne peut s’accommoder de ce que l’on sait aujourd’hui, en oubliant notamment qu’il y a des pratiques qui excluent, non éducatives, productrices d’inégalités…?

Mais dans un syndicat qui se dit de transformation sociale, on ne peut en rester là. Si aujourd’hui l’analyse concrète des pratiques montrait qu’elles produisent plus d’inhumanité que d’humanité, alors on est contraint de se positionner en revendiquant un autre sport, à partir des repères de valeur qui constituent notre identité syndicale et professionnelle : justice sociale, égalité, épanouissement de chacun, démocratisation… Illusoire diront certains. Non mais sans doute pour partie utopique ! Mais l’on peut démontrer que l’éducation physique et le sport scolaire ont déjà changé le sport dans l'histoire, notamment dans ce qui concerne les méthodes d’apprentissage ou d’entraînement, les formes nouvelles de jeu… On pourrait même dire que "l'éducatif" a toujours été un moteur (mais pas le seul) de la création et des transformations du sport. Même aujourd'hui on continue à inventer des pratiques avec une idée éducative : le touck-ball (sport non violent) (suisse), le Korfball (sport égalitaire) (Pays bas), les jeux canadiens de coopération aussi. L’USEP a beaucoup travaillé sur ces jeux, et aujourd’hui dans les fédés, il y a une vraie bagarre pour imposer une vision éducative, et d’autres voies que le sport de haut niveau.

L'enseignement : L'EPS pose problème ?
Nous l'avons vu, le socle, nouveau paradigme scolaire, va permettre d'éliminer tout le "superflu" de l'école. Ce n'est pas le contenu de l'EPS qui est en cause, son orientation, sa "sportivisation", c'est tout simplement sa présence et son existence en tant que telle qui est le contre-exemple de ce que les libéraux veulent faire de l'école. C'est cela qu'il faut bien comprendre : la présence forte d'une discipline comme la nôtre (mais ça serait pareil avec les arts…) dans le système, obligatoire pour tous, évaluée..; est en soi un projet anti-libéral, porteur d'une autre idée de l'investissement public, d'une autre école, d'une autre éducation. C'est à ce titre qu'elle est et qu'elle sera attaquée.
Mais nous savons par expérience que dans une période de crise, de doute, ce n'est pas forcément cet argument qui sera retenu. Des voix s'élèveront pour dire : si l'EPS était différente, moins sportive… on n’aurait pas ces problèmes. Sous-entendu : ceux qui ont soutenu et soutiennent encore cette orientation sont responsables de sa "fragilisation".
Le débat sur l’EPS va donc s’accentuer sur sa nature, ce qu’elle doit être ou ne pas être. La caractéristique principale de ce débat risque d’être, d’inciter à "s’éloigner" des APSA pour soi-disant mieux se positionner par rapport au sport. Le syndicat pourrait facilement suivre cette logique facile et sans doute potentiellement consensuelle.

Je pense, c’est une question stratégique, que ce serait dangereux pour l’EPS.

  1. d’une part on tournerait le dos à ce qui a construit l’EPS historiquement, dans les faits et dans l’imaginaire des jeunes et de la société et qui a placé notre discipline en France, malgré tout, dans une situation inégalée ailleurs en Europe et dans le monde.
  2. d’autre part on entrerait alors directement en compétition avec le sport. Si l’EPS ne peut plus se présenter comme l’appropriation critique du sport, avec l’espoir que l’éducation peut changer la donne, l’animation sportive entrera dans l’Ecole pour combler le vide et on sera laminés, en tant que discipline et en tant qu’éducateurs (c’est ce qui se produit dans d’autres pays). Le poids du sport est aujourd'hui tel, que s'en dégager c'est lui ouvrir grand la porte de l'école. Autrement dit le meilleur rempart contre l’entrée du monde sportif dans l’école est d’occuper le terrain du sport en visant un éducation sportive critique et de qualité pour tous.
  3. Si on se referme sur une culture exclusivement scolaire, même avec de bons arguments, le contenu de l’EPS tendra encore plus à se conformer à la norme scolaire. Dans cette logique, l’institutionnalisation de la discipline risquerait de gommer tout qui n’est pas directement en phase avec la culture scolaire classique et jouer l’exercice contre le jeu, l’ordre contre les émotions, l’individu contre le collectif, el technicisme contre la technique, le séquentiel contre le global, le simple contre le complexe… Finie dans ces conditions l’originalité d’une discipline qui serait soi- disant devenue à part entière. Interrogeons-nous par exemple sur la quasi disparition du foot à l’école.
  4. Il ne faudrait pas croire que seule l'EPS est visée. La même logique et à l'œuvre dans les autres disciplines. En Français par exemple, la centration sur le "lire-écrire" peut amener aussi une "déculturalisation" de la discipline, en évacuant tout ce qui n'est pas strictement utilitaire. Cette logique du socle, parfaitement relayée jusqu'à la caricature par De Robien, touche malheureusement un large public qui tend à se replier sur son passé. Serait-ce le signe d'une fin de civilisation ?

Quelle EPS ?
Comment donc la culture scolaire s'articule à la culture sociale : c’est la seule question que l’on peut se poser, et à laquelle il faut répondre en reprécisant notre conception.

  1. il y une culture physique, sportive et artistique qui représente l’accumulation, tout au long de l’histoire, de toutes les façons que l’homme a inventées pour se développer, en jouant, en se confrontant aux autres, à la nature… Cette culture a aujourd’hui une reconnaissance à l’échelle de la planète, elle est une des cultures majeures de notre siècle.
  2. Les pratiques physiques sportives et artistiques constituent l’essentiel de cette culture mais pas la totalité, il convient d’y inclure les jeux traditionnels et régionaux et des pratiques qui s’inventent régulièrement auxquelles il convient de prêter attention.
  3. La fonction de l’école est de permettre à chacun d’entrer dans la ou les cultures, car la culture est une boite à outils pour comprendre le monde et agir sur lui. Pour cela elle doit rendre l’objet culturel accessible, notamment en donnant les clés de sa fabrication et de ses enjeux.
  4. L’EPS est la discipline scolaire qui permet à tous d’y avoir accès sans exclusive, gratuitement… en cela elle est comme toutes les disciplines, un outil de démocratisation des savoirs, des connaissances et des pratiques au service de tous.
  5. Cette démocratisation ne se fait pas simplement, par un contact, une pratique. L’apprentissage de contenus culturels exigeants est l’objectif essentiel et incontournable. Pour cela il faut que l’enseignant, après analyse des formes sociales de pratique de l’activité, lui donne une forme « scolaire », c’est-à-dire contributive aux objectifs de l’école et adaptée aux conditions d’enseignement (publics, effectifs, horaires, installations). Le passage à l’école des APSA ne peut donc reproduire les formes sociales des pratiques. Les formes particulières, impliquant un remodelage des règlements par exemple, sont aujourd’hui le quotidien des enseignants d’EPS qui doivent réfléchir aux formes les plus adaptées à un enseignement de masse, avec l’objectif principal de la réussite de tous. Cette opération de « transposition » doit dans le même temps conserver les fondements permettant d’identifier l’APSA.
  6. Les finalités scolaires (santé, citoyenneté) ne peuvent être visées que dans cette dynamique d’acquisition spécifique. « Sortir » la santé ou les compétences générales, des APSA, c’est offrir l’enseignement de l’EPS à d’autres concurrences : le milieu médical ou para-médical, les groupes de « développement personnel »…

On pourrait tenter une définition de l'EPS qui tente de ramasser tous les aspects :
EPS : faire entrer tous les jeunes dans le processus civilisateur par une appropriation critique des APSA

 


 

Copyright © 2018 SNEP. Version 5 publiée le 8 mars 2018 - Mentions légales & Pub