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Paris, Le 28 mai 2008


A Xavier Darcos,
Ministre de l’Education nationale,
110 rue de Grenelle
75007 Paris

LETTRE OUVERTE
Education physique et sportive à l'école
Le retour des vieux démons ?

Monsieur le Ministre,

L'école est la seule institution laïque et gratuite où tous les enfants viennent pour acquérir une culture, des savoirs. C'est aussi le seul endroit où les filles et les garçons, les enfants des différents milieux sociaux, pratiquent ensemble les mêmes activités. L'éducation physique et sportive doit avoir pour visée éducative globale le développement physique, psychologique et social, simultanément, de tous les élèves, durant leur scolarité. il s'agit notamment de faire acquérir à chacun, avec un regard critique, des connaissances et des compétences dans le champ des activités physiques, sportives et artistiques, et de donner le goût d'une véritable pratique physique, régulière et raisonnée qu'il pourra poursuivre tout au long de sa vie, sous différentes formes.
Il s'agit bien de faire entrer tous les élèves dans la culture corporelle et sportive du monde dans lequel ils vivent, tout en développant une voie originale de réussite à l'école.
Il est d'ailleurs significatif que l'intérêt de l'EPS et du sport soit perçu pour l'élite de la nation avec le développement de son enseignement et de sa prise en compte dans les évaluations, dans un certain nombre d'écoles pour futurs cadres supérieurs du monde économique et de l'Etat ! Ce qui est bon pour l'élite ne le serait-il pas pour l'ensemble de la population scolaire et universitaire ?

En 2004/2005, la volonté de recentrage de l'enseignement sur un "socle commun de connaissances et de compétences" et la proposition de rendre facultative l'EPS au brevet des collèges présentaient le danger d'une dévalorisation de cette discipline. Les enseignants d'EPS ont alors mené des actions nombreuses et une campagne d'opinion de grande ampleur sur le thème "Pas d'éducation sans éducation physique". L'attachement de la population à l'EPS à l'école a été mis en évidence par plus de 450 000 signatures recueillies sur notre pétition.
En 2006/2007, c'est le service public du sport scolaire qui était remis en cause alors que celui-ci permet aux collégiens et lycéens de tous milieux de pratiquer à un coût réduit des activités physiques et sportives diversifiées. Les enseignants d'EPS ont agi contre le projet du ministre de l'époque. cette année, plus d'un million d'élèves se sont engagés à l'UNSS (union nationale du sport scolaire).

ces actions multiples, cette campagne d'opinion, les interventions auprès des élus, l'intérêt affiché par les élèves et leurs familes, la population, ont contibué à ce que l'EPS et le sport scolaire soient repris parmi les thèmes de la campagne présidentielle.
Ceci a abouti à ce que le Président N. Sarkozy, dès sa prise de fonction, ait déclaré vouloir développer le sport à l'école et que vous-même, comme ministre de l'éducation, ayez décidé d'abroger le décret de Robien mettant en cause le sport scolaire.
Jusqu'à ces dernières semaines, vous avez affirmé vouloir développer l'EPS à l'école et le sport scolaire. Vous avez pris un certain nombre d'engagements allant dans ce sens (horaire en primaire, EPS en 8ème compétence du socle commun, augmentation de la subvention UNSS, installations, coefficient au DNB, doublement des sections sportives scolaires, etc.)

Mais, en décalage avec ces déclarations, vous avez pris et prenez actuellement certaines décisions qui vont à l'encontre d'un progrès de l'EPS et du sport scolaire et parfois présentent des éléments forts de leur remise en cause :

  • Refus d'augmentation des horaires de l'EPS pour tous en primaire, collège et lycée alors que cet enseignement obligatoire est seul en mesure de toucher tous les élèves.
  • Refus d'augmenter la subvention (qui stagne depuis 1989) attribuée à l'UNSS alors que des sommes très importantes sont débloquées pour la mise en place du dispositif d'accompagnement éducatif.
  • Aucune suite donnée à l'engagement de mise en place d'un 8ème pilier du socle commun des connaissances et compétences, centré sur les questions du corps et des APSA.
  • Développement de l'accompagnement éducatif.

Pour le SNEP, le "volet sportif" de l'accompagnement éducatif mis en place ne saurait remplacer une augmentation de l'enseignement obligatoire, en raison de son caratère facultatif et du fait qu'il s'agit d'une animation et non d'un enseignement, qui se déroule en dehors de l'horaire scolaire. De plus, cet accompagnement éducatif sportif peut entrer en concurrence avec la pratique volontaire qui existe déjà dans tous les collèges et lycées, le sport scolaire dans le cadre de l'association sportive de l'établissement, voire à terme avec l'enseignement de l'EPS.
En même temps nous constatons que M. le Secrétaire d'état à la jeunesse et aux sports multiplie les interventions visant à favoriser l'intervention des clubs sportifs extrascolaires dans le système éducatif, en utilisant ce dispositif de l'accompagnement éducatif. Et dans la déclaration interministérielle du 5 mars, que vous avez cosignée avec M. Laporte, est proposée l'augmentation de l'implication des "éducateurs sportifs associatifs dans le développement de la pratique sportive des élèves". Nous voyons dans cette proposition la volonté de déssaisir d'une partie de ses responsabilités le service public d'éducation et donc l'état, alors que c'est celui-ci qui doit assurer l'enseignement de l'ensemble des disciplines et pour ce faire former et recruter des enseignants qualifiés, titulaires et stables.

L'ensemble de ses éléments nous amène à penser, Monsieur le Ministre, que les engagements pris et les propositions faites sur l'EPS et le sport scolaire depuis plusieurs mois, ressemblent forts à des effets d'annonce, destinés à capter un intérêt certain sur ce thème des élèves, des parents et de la population. La véritable orientation ministérielle nous semble de plus en plus être la reprise, dans des formes différentes, de celle développée, sans succès, notamment dans les années 1970-80, (carrefours sportifs, CAS, plan Mazeau, plan Soisson,...) : réduction de la place de l'enseignement de l'EPS avec transfert d'une part de celui-ci du service public national d'éducation vers le milieu associatif ou les collectivités.
La volonté effrénée de "réduire les coûts" des services publics, au détriment de leur qualité, la mise en place de la révision générale des politiques publiques visant à réduire le périmètre de l'Etat et le nombre de fonctionnaires vont-ils aboutir à une nouvelle tentative d'externalisation de l'EPS ?
La circulaire ministérielle récente sur l'éducation artistique et culturelle, permettant de valoriser, au brevet, une pratique développée en dehors de l'école, est un exemple qui inquiète les enseignants d'EPS.

Monsieur le Ministre, nous souhaitons que vous leviez nos inquiétudes et que vous preniez des engagements précis, des décisions concrètes, en terme d'horaires obligatoires hebdomadaires à tous les niveaux du système éducatif, de conditions d'enseignement (équipements sportifs, matériel, effectifs), de reconnaissance et de contenus (programmes, 8ème pilier du socle), de développement du sport scolaire, de limitations précises concernant le périmètre de l'acompagnement éducatif, etc.

Trois décisions concrètes pourraient notamment être prises rapidement : l'augmentation de la subvention du MEN à l'UNSS, un progrès des horaires obligatoires de l'EPS en collèges et lycées, une hausse notable des recrutements d'enseignants d'EPS dès le concours 2008, avec une liste complémentaire significative.

ce sont des décisions claires, dans le cadre du service public national d'éducation, qu'attendent enseignants et parents, dans l'intérêt des jeunes.

Nous vous prions de croire, Monsieur le Ministre, à l'expression de notre considération distinguée.

 

Serge CHABROL
Secrétaire général