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Paris, le 07 octobre 2011


Lettre ouverte à Monsieur Nicolas Sarkozy
Président de la République

 

Monsieur le Président,

Lors de votre campagne électorale de 2007 et au début de votre mandat, vous aviez fait des déclarations sur la nécessité d’augmenter et d’améliorer la place de l’EPS et du sport scolaire à l’école et de développer la pratique sportive pour tous dans le pays.
Vous aviez d’ailleurs noté la faiblesse de ce domaine de savoirs et de compétences, de ce pan de la culture, dans le « socle commun ».
Vous aviez sans doute perçu qu’existe dans notre pays une demande sociale forte concernant l’EPS à l’école et le sport scolaire. Demande sociale qui s’était fortement exprimée lorsque, dans le cadre du projet de loi Fillon, alors ministre de l’Education nationale, nous avions dénoncé la mise en place d’un socle commun minimisant la place de l’EPS et la volonté de rendre facultative son évaluation au diplôme national du brevet ! Notre organisation avait alors obtenu 450 000 signatures sur une pétition titrée « Pas d’éducation sans éducation physique ».

Cette perception de la sensibilité de la population à cette question vous avait amené à prendre un certain nombre d’engagements. Comment ne pas constater, quatre ans et demi plus tard, que vos déclarations de l’époque, n’ont pas été suivies d’effets, bien au contraire.

Messieurs Darcos et Laporte alors respectivement ministres de l’Education nationale et des Sports, avaient, le 5 mars 2008, dans une communication devant le conseil des ministres, fait des propositions pour « la pratique sportive des enfants d’âge scolaire », promettant par exemple 4h d’EPS en primaire, l’augmentation du coefficient de l’EPS au DNB, un rattrapage concernant les installations sportives (cela dès 2008, pour les départements en difficulté), le doublement du nombre de sections sportives scolaires en 3 ans, …, aucune de ces propositions n’a vu le jour. La seule suivie d’effets est celle que nous contestions : l’implication des éducateurs sportifs associatifs dans le développement de la pratique sportive des élèves ! (Nous y reviendrons plus loin).

Depuis le début de votre quinquennat, les actes et déclarations des ministres successifs de l’Education nationale, et tout particulièrement de M. Chatel dans la dernière période, font courir de grands dangers à notre discipline d’enseignement. Ces déclarations et les orientations mises en place deviennent insupportables pour les professionnels que sont les enseignants d’EPS, et relèvent d’une véritable tromperie à l’égard des enfants et des parents d’élèves.
En effet, ces décisions sont toujours prises sous prétexte de « plus de sport à l’école », avec des opérations qui sont porteuses d’une orientation que nous contestons et d’une confusion permanente entre animation sportive et enseignement de l’EPS.

Le Ministre de l’Education nationale vient à nouveau, à l’occasion de la journée du sport scolaire, initiative que nous avons saluée comme positive, d’afficher un développement du sport à l’école, en s’appuyant sur un rapport réalisé à partir de questionnements effectués auprès de sportifs « ambassadeurs du sport scolaire ».

Or, nous considérons que la quasi-totalité des décisions prises par le gouvernement depuis votre arrivée à la Présidence de la République se sont révélées en rupture avec vos déclarations de l’époque sur la nécessité d’accorder plus de place à l’EPS et au sport scolaire ; étant entendu qu’il s’agit bien, pour nous, de plus d’EPS, encadrée par des professionnels de l’éducation, pour tous les élèves et notamment pour ceux qui en ont le plus besoin, ayant le moins d’appétences pour la pratique des activités physiques.
Précisons qu’alors que le rapport des « ambassadeurs » rappelle que les enseignants d’EPS sont la pierre angulaire indispensable au développement de l’EPS et du sport scolaire, ces mêmes enseignants, représentés par le SNEP, organisation majeure de la profession (+ de 80% des voix aux précédentes élections professionnelles), n’ont pas été sollicités. Pire, toutes les propositions que nous avons faites en faveur d’un véritable développement de l’EPS et du Sport Scolaire ont été systématiquement rejetées ou ignorées.

Nous développerons ici quelques exemples significatifs dans le second degré :

- La place des connaissances et compétences physiques, sportives et artistiques dans le socle commun
Lors de la mise en place du socle commun par votre actuel Premier Ministre, nous avions dû mener une campagne de grande ampleur pour que quelques « compétences » liées à la culture physique sportive et artistique soient prises en compte. Nous avions, par la suite, demandé à ce qu’un 8ème pilier puisse exister à côté des autres, proposition à laquelle vous aviez fait écho, en demandant au Haut Conseil de l’Education d’y travailler, affirmant vous-même que ce serait logique. Le HCE, par la voix de M. Racine, a fait des propositions (discutables mais là n’est pas le problème) dans ce sens. Or le ministère de l’Education nationale a systématiquement refusé de les intégrer. Comment annoncer aujourd’hui que l’on veut développer l’EPS à l’école alors que l’on a consciencieusement pris soin de ne pas l’inscrire dans le champ des compétences considérées comme fondamentales ? Il y a donc d’un côté les discours, dont le vôtre, et, d’un autre, les faits, contradictoires. Si on ne donne pas un signe fort aux jeunes aujourd’hui, surtout dans les milieux les plus défavorisés, en affirmant que les compétences acquises en EPS et dans le champ sportif et artistique sont déterminantes pour bien se développer, comment penser qu’ensuite ils auront une pratique régulière ? Nous demandons que ce 8ème pilier du socle soit rapidement discuté, formulé et intégré.

- La place de l’EPS au diplôme national du brevet
Même cas de figure : depuis des années, nous demandons que le coefficient de l’EPS soit doublé au brevet des collèges et vous-même demandiez une reconnaissance accrue de l’EPS aux examens. La DGESCO a refusé de mettre en place cette mesure. Nous réfutons par avance le fait que le CSE ait en cela suivi l’avis de syndicats par ailleurs largement minoritaires et développant des discours anti-sportifs pour la plupart. En effet, à part ce cas particulier dont on ne comprend pas bien la signification tant cette mesure était symbolique, la DGESCO n’a suivi quasiment aucun avis du CSE concernant notre discipline (nombreux amendements présentés par le SNEP, avec la FSU, recueillant une majorité des voix, non pris en compte).
Comme pour un 8ème pilier dans le socle commun, cette mesure aurait permis de donner une indication aux jeunes sur la volonté du gouvernement : l’EPS est importante et les compétences et connaissances qu’elle développe peuvent être valorisées dans la scolarité. La mesure serait d’une efficacité certaine, le DNB, comme le socle, s’adressant à tous les jeunes de France et non à quelques volontaires.

- Au lycée et au lycée professionnel : une voie originale de réussite
Lors des discussions autour de la réforme des lycées, nous avions proposé de renforcer les options EPS. Elles sont de deux ordres : l’enseignement d’exploration en seconde puis l’enseignement dit « de complément » en première et terminale et l’enseignement d’options facultatives. Ces options font l’objet d’un travail remarquable de nos collègues impliqués et d’une adhésion des élèves, dont certains se destinent ensuite aux études en sciences et techniques des activités physiques et sportives. Mais ces enseignements n’existent qu’en très petit nombre (pour l’enseignement d’exploration à peine 3 ou 4 établissements par académie). Permettre l’ouverture de ces options en plus grand nombre aurait constitué un signe fort de la volonté de revaloriser la place des APSA dans les études. Nous en avions fait la proposition. Elle a été refusée.

Nous avions également proposé, dans le cadre de la réforme du lycée, que soit étudiée la possibilité d’une série couvrant le champ de l’EPS et des APSA. Si nos interlocuteurs se sont déclarés intéressés, cela n’a pas été suivi d’effets.
Dans la voie professionnelle, là encore, les signes donnés par le gouvernement, notamment au moment de la réforme contestée de cette voie, sont allés à l’inverse de l’objectif de valorisation. Il a fallu toute la force du SNEP pour empêcher une diminution, initialement prévue, des horaires d’EPS en bac professionnel. Par ailleurs nous avions plusieurs fois, dans le passé, fait des propositions crédibles pour développer une « valence sportive » notamment au travers des ateliers de pratiques, ainsi qu’un développement des formations ayant trait aux métiers du sport. Une fois de plus, ces propositions n’ont jamais été prises en compte. Luc Chatel vient enfin de proposer l’ouverture d’une « valence sportive » dans certains baccalauréats professionnels. Nous pourrions nous réjouir de la proposition faite aujourd’hui, qui reprend enfin une des nôtres, mais les professionnels de l’EPS, échaudés, ont une confiance plus que relative dans les déclarations ministérielles, d’autant qu’aucune consultation n’a eu lieu sur les meilleurs dispositifs possibles. Le SNEP, pourtant expert en la matière, n’a à aucun moment été informé. Nous risquons donc d’avoir, soit un effet d’annonce non suivi de réalisations concrètes, soit un dispositif qui, comme tant d’autres depuis quelques années, sera conçu avec beaucoup d’amateurisme et par conséquent inapplicable et non généralisable, voire encore une nouvelle tentative de déscolarisation de l'EPS.

 

Ajoutons d’autres occasions ratées dans le système éducatif de la maternelle à l’université :

- A l’école primaire : le recul de l’EPS
Vous aviez annoncé, au moment de la réforme du primaire, l’augmentation de l’horaire d’EPS (passage de 3 à 4 heures par semaine). Un engagement de plus non tenu. Non seulement cette mesure n’a pas été mise en place mais la réforme de la formation des enseignants et des concours de recrutement a supprimé l’obligation d’une épreuve au CRPE et amputé très fortement la formation de tous les professeurs des écoles, supprimant au passage les formations « à dominante EPS ». La formation continue a quasiment disparu et, dans de nombreux départements, les postes de conseillers pédagogiques départementaux ont été supprimés. Des dynamiques enclenchées depuis des années sont ainsi stoppées alors qu’elles devraient être généralisées (la formation de « personnes ressources », les rencontres sportives scolaires par exemple). Certains départements ont même supprimé tous les conseillers EPS de circonscription qui aidaient les écoles et dynamisaient le sport scolaire. Les indemnités péri-éducatives pour animer l’USEP sont remises en cause, etc. Au lieu d’un développement, nous assistons à une régression. Nous avons plusieurs fois alerté vos services, nous avons rencontrés des Députés UMP, y compris D. Douillet, actuel ministre des Sports, personne ne conteste nos arguments mais aucune décision n’est prise pour impulser une autre dynamique.

- A l’Université
Le rapport Auneau-Diagana (juillet 2008), suite à la mission interministérielle, qui proposait sept mesures cohérentes et dont le SNEP souhaitait une mise en œuvre concertée, est resté dans un tiroir faute de volonté politique. Ceci alors que les conditions d’un pas en avant étaient réunies en introduisant en particulier une unité d’enseignement obligatoire (UEO) d’APS à un moment du cursus de formation de chaque étudiant. L’enjeu étant de créer une appétence, une dynamique pour une pratique sportive.

- Moins de personnels qualifiés, c’est moins d’EPS et de sport scolaire
Le nombre d’enseignants d’EPS titulaires a été, depuis 2004, réduit de plus de 5 000. C’est plus de 13% du corps des enseignants d’EPS qui a disparu ! C’est là le fruit d’une politique qui a été, pour la discipline, au-delà des préconisations de non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux (orientation que nous contestons par ailleurs). En effet pendant plusieurs années, ce sont deux collègues partant en retraite sur trois qui n’ont pas été remplacés. L’augmentation du nombre de postes aux concours de recrutement en EPS de ces deux dernières années, positive, n’est pas à la hauteur des retards accumulés et des besoins.

Cela signifie des heures d’EPS obligatoires non assurées (dans 6% des établissements, déjà en cette rentrée), des options remises en cause, des remplacements non effectués, des effectifs élèves en hausse, une multiplication des heures supplémentaires, une précarité accrue, etc.
5 000 enseignants de moins, c’est 5 000 possibilités de moins d’encadrer le sport scolaire que, là encore, le gouvernement prétend vouloir développer. Par ailleurs de nombreux enseignants, titulaires et surtout contractuels ou vacataires, subissent des pressions pour ne pas prendre le forfait d’encadrement de l’association sportive dans leur service. Pour des raisons de pénurie de postes, les rectorats cherchent par tous les moyens à récupérer des heures d’enseignement, sur le dos du sport scolaire en l’occurrence. Développer le sport scolaire, c’est en priorité permettre à tous les enseignants d’encadrer l’Association Sportive. C’est ensuite libérer le mercredi après-midi pour permettre les rencontres sportives inter établissements, ce qui est de moins en moins le cas dans les lycées et lycées professionnels. C’est enfin augmenter la subvention de l’Etat pour aider l’accès de tous au sport scolaire. Les ministères de l’Education nationale et des Sports viennent de la diminuer !

 

Les dernières déclarations et décisions de Monsieur Chatel sont significatives

Notamment concernant l’expérimentation « cours le matin, sport l’après-midi », lancée et promue à grand renfort de communication ministérielle, il entend faire croire à la population que le gouvernement répond positivement à la demande sociale de plus d’EPS quand son orientation est fondamentalement contestable.
Passons sur le petit nombre d’élèves concernés, deux ou trois classes dans un peu plus de 200 établissements, et l’impossibilité de généraliser une telle mesure compte tenu du manque et de la surcharge des installations sportives, mais aussi de l’impossibilité de concentrer tous les enseignements hors EPS le matin ! Passons aussi sur le fait que bien souvent il ne s’agit pas de plus en EPS mais de placement l’après-midi de cours d’EPS obligatoires et d’options ou de classes sportives qui préexistaient dans l’établissement concerné.

Mais sur le fond, nous voyons dans cette opération plusieurs dangers :

  • elle sous-entend qu’il existe des disciplines fondamentales qui devraient être assurées le matin et d’autres, secondaires, qui nécessiteraient moins de concentration et pourraient être reléguées l’après-midi ;
  • le fait que soit souvent fait appel à des intervenants animateurs sportifs associatifs, extérieurs à l’équipe éducative de l’établissement, dessaisit le service public de l’éducation nationale de ses responsabilités et marque la volonté de créer une confusion entre une animation sportive sans réelles exigences d’apprentissage et un enseignement de l’EPS, avec des exigences liées à un programme scolaire, porté par un projet pédagogique, lui-même intégré dans un projet éducatif d’établissement plus large ;
  • cette opération est mise en place au moment où la faiblesse des recrutements a entraîné une chute de + de 13% des effectifs des enseignants d’EPS titulaires ;
  • en même temps se développe une conception d’une EPS déportée vers des objectifs transversaux (santé, citoyenneté, socialisation, …) [cf. l’EPS et le socle], déliés d'une appropriation critique des activités physiques, sportives et artistiques de notre temps et sans contenus propres.

On s’engage là sur une réorientation dangereuse pour l’EPS et les élèves, celle d’une EPS de base, minimale, sans objectifs propres, complétée pour quelques élèves volontaires par une animation sportive. Avec le risque d’une externalisation de tout ou partie de notre enseignement qui pourrait à terme ne plus relever de la responsabilité du service public d’éducation.
Puisque Monsieur le Ministre découvre, à travers cette expérimentation et à travers l’UNSS et l’USEP, que plus d’EPS et plus de sport scolaire améliorent la réussite des jeunes, l’ambiance dans les établissements, l’assiduité des élèves, etc., c’est une augmentation de l’horaire de cours d’EPS obligatoire pour tous les élèves et une aide accrue au sport scolaire qui sont nécessaires.

Ce n’est pas le chemin pris par vos gouvernements et vos ministres successifs depuis le début de votre quinquennat qui restera de fait celui des occasions manquées, des promesses non tenues et des réorientations inadmissibles concernant l’EPS à l’école.

 

Au-delà des questions liées à l’EPS, concernant plus largement le sport dans la société

Nous constatons que le ministère des Sports n’a eu de cesse de voir ses moyens amputés pour représenter à ce jour 0,14% du budget de l’Etat. Ce budget insuffisant est à mettre en relation avec la mise en place de la RGPP, la disparition des DDJS et la dilution des DRJS dans des ensembles plus vastes, la fermeture de nombreux CREPS et le glissement de formations aux métiers du sport du public vers le privé. S’ajoutent à cela la transformation des missions des professeurs de sport et l’empilement de nouvelles tâches, moins pédagogiques, plus administratives et de contrôles, l’insuffisance de recrutement de personnels formés et la centration du rôle de l’Etat sur la seule préoccupation du haut niveau. Au final ce sont les missions d’éducation populaire et de démocratisation dans l’accès de tous aux pratiques diversifiées d’activités sportives qui sont empêchées. L’Etat ne joue plus le rôle qui devrait être le sien.
Un rattrapage concernant les installations sportives devait être initié dès 2008, pour les départements en difficulté. Le SNEP avait fait la proposition qu’une partie du « grand emprunt » soit utilisée à cette fin, proposition non prise en compte. Pourtant, aujourd’hui encore, les installations sportives nécessaires à l’application des programmes pour l’EPS et le sport scolaire, ainsi que pour le développement du sport extra scolaire font cruellement défaut. L’Etat ne s’est pas engagé auprès des collectivités de rattachement, ni par une aide au financement, ni par un « cadrage » des besoins.

 

Il reste quelques mois avant les prochaines échéances électorales, quelques mois pour mettre en œuvre concrètement une autre politique pour l’EPS, le sport scolaire et le sport en France. Nous avons, vous l’aurez compris, des propositions alternatives que nous sommes prêts à expliciter auprès de votre Cabinet ou vous-même, bien entendu.
Nous les porterons également dans le cadre des futures campagnes de la présidentielle et des législatives où nous veillerons à ce que l’EPS à l’Ecole, le sport scolaire et le sport fassent partie des enjeux mis en avant.

Veuillez croire, Monsieur le Président, à notre haute considération.


Serge CHABROL
Secrétaire Général