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Q comme...

Qui je suis?

Corps de fille ou corps de garçon n'est pas toujours une donnée aussi naturelle qu'on le pense. Martine Court, sociologue,  nous livre dans cet article son travail de recherche sur les fondements de la socialisation des corps dès le plus jeune âge.

Corps de filles, corps de garçons : une construction sociale
Beaucoup de filles se soucient de leur apparence, tandis que la majorité des garçons s’en moquent et jouent plutôt leur identité en faisant du sport. Martine Court, sociologue, auteure de « Corps de filles, corps de garçons, une construction sociale »… (la dispute 2010), a voulu comprendre par quels mécanismes on se construit-on en tant que fille ou garçon et quels en sont les agents.

Si l’appartenance de sexe produit d’emblée des socialisations différenciées, des variations existent bien et l’analyse exhaustive réalisée permet de mieux en saisir les mécanismes. La sociologue réalise une étude qualitative sous forme d’interviews d’enfants de CM2 et de leurs parents, qui s’efforce de mettre à jour de manière détaillée les processus en jeu dans ces socialisations corporelles.

Pourquoi avoir choisi le sport et le travail de l’apparence pour étudier ce que l’on appelle la « socialisation de genre ».
MC : ce qui m’intéressait, c’est de comprendre la « socialisation de genre », c’est-à-dire l’ensemble des processus (des pratiques, des discours, des modèles,) à travers lesquels les individus (ici les enfants) intériorisent les manières d’agir et penser caractéristiques de leur sexe manières qui sont socialement attendues des filles ou des garçons. Il y avait plusieurs indicateurs possibles. Ne pouvant tous les retenir, j’ai opéré des restrictions et me suis centrée sur le corps et les manières de le traiter et de l’utiliser. En choisissant le travail de l’apparence1 , plutôt assigné aux filles, et le sport2, plutôt assigné aux garçons, cela me permettait de repérer facilement des pratiques corporelles sexuées et de voir comment elles ou ils apprennent à s’y investir.
Il y a des filles soucieuses de leur apparence mais aussi très investies dans l’activité sportive, des garçons qui ne sont intéressés par aucun de ces deux domaines de pratiques, etc. Toutes les configurations sont possibles, les décrire et montrer quelles ont des formes variées : investir les pratiques de l’autre sexe, ou en n’investissant pas les pratiques assignées à son sexe, en combinant des dispositions des deux processus. Ce sont ces différentes manières d’être une fille ou un garçon qui m’intéressaient d’étudier, pour en comprendre le processus de construction.

Vous montrez que tout comportement est une socialisation, consciente ou non, qui ne doit rien au hasard ou à la « nature », mais à un certain nombre de paramètres. Quels sont-ils ? Que nous apprennent les a-typiques ?
J’avais le sentiment que l’idée des conduites typiques socialement construites est relativement admise. On entend aussi très souvent «oui OK, mais ces processus ne sont pas si puissants puisque il y a des cas atypiques». L’étude de ces cas est un moyen de voir les processus qui sont à l’œuvre dans la fabrication des cas typiques. L’étude des cas atypiques permet aussi de montrer que ces cas peuvent s’analyser autrement que comme un produit de la nature ou du caractère de l’enfant, qu’ils résultent comme pour les cas typiques d’un travail de socialisation. Les vecteurs ne sont pas différents entre ces cas, car ces agents sont les mêmes : la famille, les médias, l’école, les pairs…En revanche, ce sont les contenus de cette socialisation qui diffèrent, leurs pratiques et leurs discours pour des raisons qui tiennent en grande partie à la classe et à la trajectoire sociale des parents mais aussi à la configuration familiale, être l’ainé-e ou le cadet, un-e enfant unique ou non, l’écart d’âge avec ses frères ou sœurs, élevé-es par ses grands parents.…Les atypiques sont donc utiles pour contester la puissance de ces socialisations. L’idée était de montrer que même ces cas atypiques sont les produits d’une socialisation et peuvent ne pas être mobilisés.

Vous affirmez que socialisation de classe et socialisation de sexe vont de pair. L’une est-elle plus déterminante que l’autre ?
Non, les deux le sont. Ce que l’on observe en revanche, c’est que les pratiques socialisatrices des parents sont moins différenciées (et donc moins différenciatrices) dans certaines classes sociales que dans d’autres. Certains travaux suggèrent qu’elles le seraient moins dans les classes moyennes «intellectuelles», et c’est ce que j’ai pu constater dans mon propre travail. Cependant, il faut être prudent avec cette idée, car il y a assez peu de travaux empiriques sur cette question. Il est probable que les différences entre classes sociales ne sont pas les mêmes en fonction des domaines de pratiques. Les parents d’une classe sociale donnée peuvent faire des différences importantes entre les filles et les garçons dans un domaine de pratiques mais en faire nettement moins (et moins que les autres) dans d’autres domaines.

Propos recueillis par Nina Charlier


1 Par travail de l’apparence, on entend : «l’ensemble des pratiques qu’un individu met en œuvre dans le but d modifier de modifier de manière plus ou partielle et à plus ou moins long terme. Faire un régime, pratiquer un sport dans le but de mincir et ou se muscler, porter des bijoux, travailler sa coiffure, se vêtir »
2 dans le sens traditionnel que le sport acquiert en Occident à la fin du 19ème «une activité physique caractérisée par l’effort, le souci de progression et l’engagement compétitif»

 

 

 

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